"LES MUSULMANS ET LE SEXE" de NADER ALAMI Editions GUMUS

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Recueil de Poésie en Hommage à Jenny Alpha

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Couv "LES PLEURS DU MÂLE" Recueil de Slams d'Aimé Nouma Ed Universlam

Couv "LES PLEURS DU MÂLE" Recueil de Slams d'Aimé Nouma  Ed Universlam

CAMILLE CLAUDEL Naissance d'une vocation parJeanne Fayard Rivages Editions

CAMILLE CLAUDEL Naissance d'une vocation parJeanne Fayard Rivages Editions
Sortie en librairie début mai 2013

A LA RECHERCHE D'UNE MEMOIRE PERDUE

A LA RECHERCHE D'UNE MEMOIRE PERDUE
de GISELE SARFATI Editions PLUMES et CERFS-VOLANTS

samedi, décembre 10, 2011

UNEVENEMENT
LITTERAIRE
D'ENVERGURE

Source : rue89.com en ligne le 10 décembre 2011



Les œuvres complètes
d'Isaac Babel,

écrivain russe fulgurant



J.-P. Thibaudat
critique




Tout va toujours très vite chez Isaac Babel. A 20 ans, il se fait remarquer par des récits aux phrases précocement fulgurantes.

Gorki le prend sous son aile, mais n'empêchera pas son arrestation le 15 mai 1939. Il avoue n'importe quoi puis récuse tout ce qu'il a dit devant ses tortionnaires avant d'être fusillé dans la nuit du 27 janvier 1940. Babel a 45 ans. On ne retrouvera jamais ses derniers manuscrits, emportés par le KGB.

D'Odessa à la Cavalerie rouge
Pour la première fois, un volume réunit ses « œuvres complètes » dans une traduction unique, celle de Sophie Benech qui réussit mieux que d'autres à faire passer en français le style démoniaque de Babel. Comme l'écrit Victor Chklovski (cité par Benech) : la grande force de Babel était « de parler avec la même voix des étoiles au-dessus de nous et de la chaude-pisse ».

Inclassable Babel. Un écrivain follement amoureux du réel plus qu'un simple romancier ou qu'un simple journaliste. Qu'il raconte la Moldavanka, le quartier juif de son enfance à Odessa, ou qu'il chronique le front de la guerre russo-polonaise en 1920 comme correspondant de guerre du journal Le Cavalier rouge, il écrit vite – ou du moins en donne l'impression. Car il écrit dans l'urgence. A raconter. A témoigner. D'une façon aussi intense que vivante.

Des récits suspendus hauts et courts
Des petits récits (ou articles), autant de chroniques au rasoir, sèches par leur brièveté, mais incandescentes par leur rythme et la déflagration de leurs métaphores. Pas de romans interminables à la Tolstoï, pas d'exploration des sentiments aux mille circonvolutions à la Dostoïevski, pas de petite musique tchékhovienne. Babel, « c'est du brutal », comme diraient « Les Tontons flingueurs ». De l'alcool concentré, du tranché vif. Babel est un écrivain qui sait allier l'immédiat du qui-vive au temps hors temps du légendaire.

Isaac Babel a surtout écrit de courts récits (parfois réunis en volume), mais aucun roman. Il a également écrit deux pièces, « Maria » (que Bernard Sobel naguère nous a fait découvrir sous le titre « Marie »), et « Zakat » traduit ici par « Le Crépuscule » et ailleurs par « Soleil couchant ». Il a aussi écrit plusieurs scénarii.

La composition du livre obéit à deux cycles évidents : d'un côté, Odessa et les histoires du quartier de la Moldavanka ainsi que les récits écrits à Saint-Petersbourg ; de l'autre, tout ce qui a trait à la guerre. Et puis un troisième cycle disons fourre-tout (où figurent un certain nombre des textes inédits en français) – un fourre-tout qui exprime bien la curiosité tout azimut de Babel, observateur hors pair doublé d'un formidable metteur en image. Et cela, on le retrouve tout au long des trois cycles.

Reportage ou récit, une seule écriture
Dès les premiers mots d'un récit, on sent l'appétit de l'écrivain, son envie de dévorer de mots une situation donnée. Et de nous mettre, nous lecteurs, tout de suite dans le coup, dans l'ambiance. Premier exemple :

« Nous sommes dans la pénombre d'une grange humide. Kossarenko découpe une pomme de terre avec un canif. Une fille pieds nus aux grosses jambes lève un visage en sueur couvert de taches de son, elle charge sur son dos un sac avec des semis, et elle sort. Nous lui emboîtons le pas. »

Ce n'est pas un reportage, c'est un récit intitulé « Un nouveau mode de vie ».

Deuxième exemple :

« Au-delà de la véranda, c'est la nuit, remplie de bruits alanguis et de ténèbres majestueuses. Une pluie intarissable patrouille parmi les escarpements mauves des montagnes, la soie grise et bruissante de ses murailles liquides recouvre la pénombre menaçante et fraîche des ravins. A travers la rumeur inlassable de cette eau fouisseuse, la flamme bleue de notre bougie scintille comme une étoile lointaine et palpite confusément sur les visages ridés ciselés par le burin rude et éloquent du travail. »

Ce n'est pas un récit, c'est un reportage effectué en Géorgie dans une maison de repos.

« Des yeux de chat malade flottaient dans ses orbites »
Un chapitre est consacré à des portraits, mais les meilleurs portraits de Babel ce sont ceux qui jaillissent en quelques mots, quelques phrases au milieu de ses récits ou articles.

Le dénommé Ivachko est le délégué du comité exécutif régional chargé de la collectivisation à Vélikaïa Kristina en Ukraine (Babel a légèrement modifié le nom du village : Vélikaïa Staritsa). L'homme est assis à son bureau et Babel le regarde, c'est-à-dire le foudroie :

« Sa peau était toute ridée aux tempes, des yeux de chat malade flottaient dans ses orbites sous des arcades sourcilières proéminentes, roses et nues. »

« Le soir flânait près du banc »
Loin d'écrire l'article habituel sur la « dékoulakisation » des campagnes, Babel, avec beaucoup de subtilité et d'humanité, montre la complexité de la situation du village et met en scène une sorte d'égérie villageoise qui n'a pas sa langue dans la poche en la personne de Gapa Goujva, qui donne son titre à ce récit paru en 1931 dans la revue Novy Mir.

Et puis Babel n'a pas son pareil pour décrire la nature de façon humaine par tout un jeu de glissements comparatifs :

« Les étoiles, des étoiles vertes sur fond bleu de nuit, s'éparpillaient à la fenêtre comme des soldats quand ils se soulagent dans la nature. » (Le Crépuscule)
« Le soleil pendait dans le ciel comme la langue rose d'un chien assoiffé. » (Lioubka la cosaque)

« Le soir flânait près du banc, l'œil étincelant du soleil couchant s'enfonçait dans la mer derrière Peressyp, et le ciel était aussi rouge que les dates rouges du calendrier. » (Le Père)

Babel aimait énormément Maupassant (il lui consacre un récit), un auteur porté au pinacle en Russie, mais il aimait encore plus la terre russe. Il parlait le français, il aurait pu rester en France lorsque le pouvoir soviétique accepta de l'envoyer en 1935 au Congrès international des écrivains. C'était son troisième voyage. Cela sera son dernier. Certes, il aurait eu la vie sauve, mais qu'aurait-il écrit ?

La Russie, y compris celle qui menait la vie dure aux juifs – et il en savait quelque chose –, était sa source première et unique d'inspiration. Venu en train depuis Moscou, quand il sort de la gare du Nord il dit avoir éprouvé de la déception : « C'est assez sale, plutôt bruyant et apparemment, le désordre le plus complet. » Autrement dit, ce Paris-là ressemble à n'importe quelle ville ou village de Russie, ce pays où le thé, écrit-il encore, est « le champagne des pauvres ».

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